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Description
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Antoine de SAINT-EXUPERY Scenario inedit de film "Il nous faudra peut etre beaucoup tuer pour vivre..." Sans titre, vers 1940. 25 ff. in-4. papier fin, non ff. Ecriture ronde assez lisible, bien horizontale. Peu de ratures. Synopsis. La trame est a rapprocher des scenarios Igor et Sonia : l'action se passe aussi sur un bateau, et comme dans Sonia, la peste rode sur le bateau. Le depart a lieu de Rio de Janeiro pour Lisbonne via Dakar. L'ambiance est celle d'un film noir hollywoodien, les acteurs auraient pu etre Lauren Bacall et Humprey Bogart... Cinq gangsters ou terroristes doivent fuir le Bresil pour rejoindre l'Europe. Ils ont essaye de liquider un complice qui risquait de parler, Luis, et qui voulait passer par le Chili. Luis est a Rio a l'hopital, entre la vie est la mort, mais ils l'ignorent. Ils embarquent sur un paquebot en meme temps qu'une belle aventuriere, malade de la peste. La maladie ne doit pas se savoir : leur fuite en serait compromise. Un des gangsters tombe amoureux de l'aventuriere qui, se sachant atteinte de la peste, se suicide sous les yeux des joueurs de bridge. Le Bateau atteint Lisbonne avec a son bord 1500 emigres, dont beaucoup de malade, les cinq terroristes vont profiter du desarroi et de la panique du gouverneur pour s'enfuir du bateau... L'auteur du Petit Prince developpe ici une thematique de violence, cree de personnages glauques, une ambiance de bas-fond : "Cinq terroristes vont s'embarquer pour l'Espagne a Rio de Janeiro. Un d'entre eux refuse et decide de fuir par le Chili. Ils le savent lache. "Si tu te fais prendre avant notre arrivee la femme nous vendra." On voit son bras mais deux coups de revolver et ce bras est arrete dans son elan. "- S'ils parlent avant notre arrivee nous sommes foutus." La poesie n'en sort pas moins grandie, comme exhalee de ce monde clos du bateau, cette societe en reduction ou le fleau de la peste devient redempteur du mal. Les gangsters fuient la justice des hommes pour aller vers leur destin : La Peste, qui prend les traits d'une magnifique vamp, qui a elle-meme fuit l'Afrique noir profonde et ses sorciers aux rites de morts effrayants. Datation. Le bateau arrivant a Lisbonne, on peut rapprocher l'episode d'un passage de la Lettre a un Otage, qui date de 1940, prendre cette date comme post quem ("Je les retrouvais sur le paquebot, mes refugies. Ce paquebot repandait, lui aussi une legere angoisse. Ce paquebot transbordait, d'un continent a l'autre, ces plantes sans racines [...] De meme que Lisbonne jouait au bonheur, ils jouaient a croire qu'ils allaient bientot revenir", Pleiade, II, p. 90-91). Saint-Exupery et le cinema. Bien qu'on sache que Saint-Exupery n'appreciait guere le cinema - ou alors en projet, en scenario : la trop evidente realite de l'image denaturait l'imaginaire du lecteur -, on lui connait environ 8 scenarios, la plupart tapuscrits. Celui-ci est manuscrit et inedit. Outre Vol de nuit (1934, realisation Clarence Brown) et Courrier Sud (1937, scenario de Saint-Exupery) qui sont deux adaptations de romans publies, Anne Marie est le seul scenario original (1935, film de Raymond Bernard). On sait qu'en dehors de deux autres non realises, Igor et Sonia (1940 ?), Saint-Exupery en a redige d'autres. Celui que nous presentons, inedit, est l'un d'eux. La vision cinematographique de Saint-Exupery enfant sera encore exacerbee par son metier de pilote, qui lui donne encore plus l'envie de traduire les paysages et le monde en une nouvelle dimension : la vision neuve d'un monde contemple d'en haut. Le cinema offrait aux spectateurs cette perception immediate des distances, de la nuit, des elements. La violence des effets visuels mettait a la portee d'un public plus nombreux ce que les romans avaient tente de saisir. "Au bateau on les attend. Mouvement des trois visages disperses parmi la foule. Attente. Au troisieme coup de sirene il arrive seul et monte. Premiers conciliabules explicatifs : on se retrouve dans un coin discret du navire. - J'ai vu Luis. - Il nous faudra peut-etre tuer beaucoup pour vivre." Dans le salon de danse l'aventuriere et l'un des terroristes : "-J'ai bien reflechi, miss, je ne descends pas a Dakar. - Ah non ? - Ce n'est pas la peine. Si c'etait tres necessaire je ne dis pas, mais c'est petit, Dakar, tres petit, moi je n'aime que les tres grandes villes, ou il y a beaucoup de gens qui me ressemblent. - Oh, original ! Eh oui. On annonce une soiree dansante et elle est avec un des terroristes, debut d'une aventure amoureuse : - En l'honneur de l'exploratrice fameuse qui nous arrive de Gambie, on dansera ce soir. Diner. Elle est a cote du plus beau des cinq. - Vous me plaisez. Vous avez une tete d'aventuriere. Je n'aime pas beaucoup les notaires Depuis deux ans je ne vis qu'avec les sauvages... Ils se regardent. Fin du diner : ils echangent leurs verres. - Voulez-vous que je vous dise quelque chose ? - Dites. - Un homme blanc... c'est beau. Sourires entendus". L'aventuriere et le gangster se font des confidences : "- Et alors ? Votre plus terrible souvenir d'aventure ? - Je ne peux pas vous le dire (sourire). - Il y a longtemps ? - Non. - Deux ans ? - Non. Deux mois ? - Non. - Deux jours ? - Meme pas. - Alors ? - C'est aujourd'hui... Il jette sa cigarette. - Ah ? Un silence. - J'aime assez cela. Eh bien confidence pour confidence, moi c'est avant hier. - Ah... Il la regarde. - Vous savez j'ai rallie Dakar avec une vieille Ford prete pour le depart du bateau. Eh bien figurez-vous, deux jours avant je suis tombee en panne dans le Cayor. Oui betement. J'ai casse une soupape. Eh bien pendant que mon mecanicien reparait ca, moi je suis partie a cheval...Ca me degoutait. J'ai loue un cheval et pour deux jours je suis partie vers l'interieur toute seule, chez les noirs. J'ai fait evacuer une tente pour dormir. Tout me paraissait mysterieux. [...] Tandis qu'en flou passent les images faites d'ombres et de lumieres. Acceleration de torches. Chants. - Pour la premiere fois de ma vie j'ai eu peur. Alors je me suis levee ... J'ai suivi les hommes : ils portaient des corps. Nous sommes alles dans la foret et la dans une grande fosse, j'ai vu jeter les corps et sur les toits des maisons et sur les maisons des corps. Et puis on a brule tout ca... Et je suis rentree et j'ai dormi. Lorsque je me suis reveillee tout etait calme. J'ai fait venir le chef pour lui demander. Il m'a repondu obstinement : "Toi a reve... Rien cette nuit... Rien...". Mais je connais les noirs. Ils crevent de peur devant les medecins europeens. Ils cachent leurs epidemies jalousement. Et moi je sais : c'etait la peste. Quand j'ai repris mon cheval pour partir j'ai voulu faire venir les proprietaires de la terre pour leur faire un cadeau. Tu sais qu'ils aiment les cadeaux. Je n'ai jamais pu les [voir ?]. - Partis, partis, grand voyage... - Ils etaient morts. - Alors voila. J'ai peut-etre la peste. Elle rit nerveusement. Il rit. Elle : - J'aime le jeu. Lui : - Moi aussi. Elle mouille son mouchoir." Mais il est trop tard : tout est joue. Les gangsters, un docteur, la belle exploratrice et la haute societe jouent ensemble au bridge : "- Et alors ? - Alors si tout va bien dans quarante huit heures nous sommes a quai a Malaga. Un ceur. - Deux trefles. - Vous n'etes pas au jeu miss Heliott... - Oh... (elle rit et tousse). - Deux trefles. - Vous avez la fievre miss Heliott. - Oh non docteur... un peu... ce n'est rien. - Vous devriez aller vous coucher, j'irai vous voir. - Non, non... je vais m'allonger un peu docteur." - Dites-nous docteur vous avez du en voir des epidemies dans votre carriere coloniale ? - Oh ca oui... - Sales souvenirs, hein ? - Oui, sales souvenirs... - Quoi par exemple ? - La fievre jaune. - Et puis ? - Le cholera, mais une fois. - Et puis ? - La peste. Geste des mains : - Voila. L'autre sifflote - Hu Hu. - Oui c'est une sale maladie. ... la peste pulmonaire. Et ca va vite. On tousse, on crache le sang, on creve. Geste : - Voila. - Hu. Hu... - Et j'en fait le diagnostique. Oh ca oui... - Dites moi si on jouait, j'ai rendez-vous dans dix minutes, miss Heliott m'attend. Elle a un acces de paludisme. Et puis ca porte la poisse de parler de tout ca. Quand vous aurez comme moi vecu trois fois sur un rafiot en quarantaine... Geste : - Voila..." Alors que sur le bateau les emigres chantent la nostalgie du pays, la belle aventuriere se suicide : "- Parce qu'elle a une crise de paludisme elle parlait de se suicider. - Oh vous savez il faut faire attention. Ca peut arriver. Une femme ca peut un instant la rendre folle. - Je vous joue un second whisky ? (il s'eponge) - J'ai dix minutes. - Servez. Pendant ce temps elle marche doucement vers le fond du navire, enjambe les cordages. Il fait chaud. L'un va vers la porte, l'autre regarde. - Tenez docteur. - Regardez-la... elle va vers l'arriere. Elle y passe ainsi des heures, toute seule...Elle ne devrait pas, dans son etat. - Elle ne devrait pas. Ils reviennent, jouent en silence. Tic-tac pendule de plus en plus fort. - Vous avez encore gagne. - Bon Dieu ! - J'ai une maitresse qui ne me trompera jamais. - Veinard ! - Un autre whisky ? - Non. - Moi oui... whisky ? (il regarde sa montre). On voit les hommes caches et la femme qui avance toute seule, peu a peu d'en dessus, les vetements flottants. On voit son visage etonne et une legere... angoisse, commencement de grimace puis... Le docteur : - Et voila. J'ai encore gagne. Il rit. Et maintenant. Cri de sirene. - Quoi ? On vient devant la porte. - Une femme a la mer ! Poste de commandement. - Stop ! Maneuvre aux turbines - Arret. - Branchez les phares... Fondu. Dans la cabine du commandant. - Non je n'ai rien vu... - Bon ca va. Le matelot sort. - Alors c'est vous qui avez donne l'alarme ? - Oui commandant. J'allais fumer a l'arriere quand une femme est venue s'accouder. Puis elle s'est assise sur la rambarde. J'ai pense : ca c'est dangereux. Puis j'ai allume ma cigarette. Quand j'ai leve les yeux elle se laissait glisser. Je n'ai rien pu faire." Nous retrouvons Luis toujours a l'hopital, le fuyard agonisant n'est plus qu'une bouche dans sa tete recouverte de pansement, pour l'inspecteur qui attend quil donne ses complices : "Rio. Des medecins autour d'un lit. Grosses levres. Tete bandee sans yeux. La bouche parait enorme. - Croyez-vous qu'il pourra parler ? - Bientot oui. - Mais maintenant, chaque minute perdue, docteur, c'est... - Vous comprenez bien monsieur l'inspecteur que cet homme est un blesse. Je ne connais que ca. Criminel ou non je m'en fous. J'ai une vie a sauver. - Mais tout de meme, si, sans danger. - Deux minutes, je vous donne deux minutes. Pas une de plus, debrouillez-vous. - L'huile camphree. Jeu des grosses levres et des yeux de l'inspecteur. - Tes compagnons... alors tes compagnons... les levres plus grosses essaient de parler..." Saint-Exupery pensait-il deja au fond sonore quand il indique les chants des Espagnols de retour chez eux ? "Chants nostalgiques des emigres : "- nous allons revoir..." Le commandant : - Nous debarquons demain. Vous savez que nous avons coutume de donner une petite fete pour les vents de la mer. Apres ce penible accident il ne s'agit pas de danser. Mais nous allons faire monter des comediens ambulants ... Ils joueront pour nous - n'est-ce pas ? Nous ne danserons pas mais nous effacerons cette triste impression. Bien triste."
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